Repères #99 : Changer les règles

Dernière modification : 15 octobre 2026

Changer les règles
La transition écologique par le jeu

Retrouvez le Repères Flash en lecture ci-dessous (et en téléchargement ici).
Vous trouverez ensuite, plus bas dans la page, tout ce qui l'enrichit, à savoir des ressources complémentaires, pour aller plus loin.



Regards de chercheurs sur les jeux sérieux

Jean-Philippe Pierron est Professeur de philosophie, à l'Université Bourgogne Europe, il a notamment publié “Savoir Jouer. Mettre du jeu dans une société grippée”, Atelier, 2026.

Damien Marage est Professeur à l’Université Marie & Louis Pasteur. Il développe la géographie de la relationalité qui articule dynamiques écologiques, stratégies des parties prenantes et politiques publiques, au sein du laboratoire ThéMA.

Pour ce numéro de Repères flash, tous deux ont été questionnés sur la dimension philosophique et sensible des jeux sérieux et de leurs apports à notre manière d’être au monde.


Interview complète de Jean-Philippe Pierron, Professeur de philosophie, Université Bourgogne Europe

Question : La dénomination “jeux sérieux” constitue-t-elle un obstacle éventuel pour être pris au sérieux par des acteurs du territoire comme les élus ?

Jean-Philippe PIERRON : L’idée même de jeu fait partie du langage des acteurs politiques élus du territoire. Tel est le jeu politique entendu comme jeu de stratégie, de rôles ou de postures. Cette métaphore congelée du « jeu politique » est prise entre coup de poker et jeu d’échecs ! L’idée de jeu sérieux vient la réveiller en lui adjoignant un qualificatif déroutant. On associe d’ordinaire le jeu et la composante ludique au manque de sérieux. Mais qu’est-ce que le sérieux ? Sérieux signifie-t-il posture tenue avec rigueur jusqu’à la raideur (esprit de sérieux) ou signifie-t-il conscience des enjeux qui en appelle à une conception du raisonnable ouverte à l’examen des possibles ? Dans le premier cas, le jeu sera dénigré comme infantilisant, déstabilisant, typiquement irréaliste ou déréalisant pour les positions établies. Dans le second cas, le jeu sérieux, loin de dénigrer l’action publique, mobilise la fonction exploratoire et imaginative du jeu. Luttant contre l’esprit de sérieux qui rigidifie parfois l’agir politique en des positions figées, il ose explorer des manières de faire inouïes.

Question : Comment permet-il une autre appréhension de la réalité ?

JPP : Le jeu est une activité humaine qui active le rôle de l’imagination. Cette dernière n’est pas une fuite de la réalité. Elle est une faculté qui explore des possibles et les fait varier dans la suspension des enjeux que permet le travail imaginatif. Cette imagination à l’œuvre s’explicite dans les œuvres de l’imagination dont, singulièrement, le jeu. Parler de jeu sérieux prévient de l’idée que le jeu fuirait la réalité. Au contraire, il l’enrichit, l’augmente, et la fait voir autrement en envisageant d’autres manières d’être et de faire. Ce qu’on appelle la « réalité » n’est pas sans la fiction qui lui donne d’autres tournures et allures. Alors, ce que fait le jeu, c’est qu’il laisse sa chance à une brèche dans le fonctionnement du monde comme il va. Il inaugure un espace potentiel de variation ludique, ou une aire qui met du jeu dans les habitudes, les routines ou les procédures bien rodées pour oser d’autres scénarios. Il ne s’agit pas de délirer mais de délier les possibles pour inaugurer d’autres voies jusque-là inenvisagées.

Question : Le jeu sérieux engage-t-il notre manière d’être au monde ?

JPP : Répondre à cette question appelle une précaution. Le jeu sérieux peut très vite être instrumentalisé par des logiques de pouvoirs (ex Panem et circences). Mais avant d’être un programme de changement, il est d’abord l’expérience vécue de s’accorder un droit de rêver par un droit de jouer. Comme expérience, pour celle ou celui qui la vit, ce déplacement intérieur, provoque une petite prise de risque et de déstabilisation. Dans le temps et l’espace suspendus du moment ludique qui rompt avec les affaires courantes, on teste, éprouve, ressent affectivement et effectivement une autre manière d’être soi. Mais quel avenir osons-nous donner, personnellement ou collectivement à ce type d’expérience qui nous déplace ? On ne sait jamais ce que l’ouverture ludique permettra d’entrevoir dans nos allures du monde ou dans nos organisations. Mais on sait qu’elle suspend, pour un moment, l’officielle règle du jeu (game) du monde comme il va pour laisser aux acteurs leur capacité jouante (playing) et les restaurer dans leur liberté créatrice. Cette chance ouverte à la possibilité d’un « autrement que »… d’habitude peut être prometteuse.


Interview complète de Damien Marage, Professeur de géographie à l’Université Marie & Louis Pasteur

Question : La dénomination "jeux sérieux" constitue t-elle un obstacle éventuel pour être pris au sérieux par des acteurs du territoire comme les élus ? L'usage de cet outil comme support de sensibilisation peut-il être restreint par le seul fait de sa dimension ludique ?

Damien MARAGE : Il ne faut pas oublier que les jeux sérieux trouvent leur origine dans les war games développés d’abord par l’état-major austro-hongrois dans la première moitié du XIXᵉ siècle puis par l’ensemble des états-majors lors de la seconde guerre mondiale. C’est donc très très sérieux. Après la seconde guerre mondiale, des chercheurs américains, Cathy Stein Greenblat et Richard Duke de l’université du Michigan ont eu l’idée de les développer pour la gestion de services publics et des entreprises. Dans notre culture francophone et latine, comme le rappelle le sociologue Gilles Brougère, jouer est frivole, pas sérieux, justement. Il a donc été objet de méfiance dans nos sociétés et il est vrai qu’il le reste parfois pour certains élus.
Sensibilisation…c’est bien plus que cela ! Un jeu sérieux est un temps et un espace dédié, où l’on accepte des règles (comme dans la vraie vie d’ailleurs) : le jeu propose une immersion, pas une sensibilisation.

Question : Comment le jeu sérieux peut-il permettre au public participant d'appréhender différemment la réalité ? Disposons-nous de données montrant que cet outil apporte de nouvelles approches individuelles ou collectives comportementales et/ou cognitives ?

DM : Pour consolider ou évaluer l’acquisition des connaissances et de changements comportementaux, trois dimensions sont analysées lors d’une session de jeu (sérieux). Une visée révélatrice consiste à faire découvrir une notion par les joueurs eux-mêmes, le « Systems thinking playbook ». L’on fait également découvrir des situations inattendues ou inconnues aux joueurs (tensions, conflits, partage, coopération…). Ensuite, la visée performative est très importante. Dans le jeu, vous faites ce que vous dites. Par exemple, je choisis de créer une réserve naturelle nationale, et hop, la réserve est créée. Je décide d’implanter un héliport pour accueillir des touristes internationaux, hop. C’est fait. Les joueurs touchent du doigt la relation au pouvoir, à la décision. Il faut, bien entendu, faire « redescendre » tout le monde lors du débriefing collectif. L’on peut aussi discuter de la visée anticipatrice : on voit ce que cela pourrait donner « pour de vrai ». Cela donne des idées aux participants de retour dans la « vraie » vie.
Le jeu a une dimension pédagogique et d’apprentissage, plutôt de compétences transversales, des soft skills comme le fait d’apprendre à négocier, à prendre la parole en public… mais aussi des compétences thématiques et spécifiques sur l’aménagement du territoire, l’urbanisme, la gestion des risques, les mobilités, la biologie de la conservation, la gestion des ressources… Enfin, le jeu revêt une dimension prospective. Nous disposons de temps de debriefing qui permet d’évaluer cela.
Dans la démarche qui est la nôtre, dans la communauté de la modélisation d’accompagnement (ComMod) nous avons des protocoles d’évaluation des sessions de jeu. Lors d’une session, la solution au problème posé, par exemple la gestion en commun d’une ressource naturelle comme un cours d’eau, un lac, une forêt, peut être trouvée par les acteurs en train de jouer : le jeu s’arrête. La solution au problème a été trouvée par le truchement du jeu en mobilisant l’intelligence collective. Il existe de nombreuses publications à ce sujet.

Question : Le jeu sérieux, en nous permettant de nous immerger dans un monde ou un rôle imaginaire donc différent de celui que nous vivons au quotidien, change-t-il notre manière d'être au monde, présente et future ?

DM : Pour le sociologue Roger Caillois, jouer est un « principe permanent de la vie sociale ». En permettant de s’évader gratuitement des impératifs de la vie quotidienne, le jeu serait une manière de rejouer, pour un temps limité, son rapport au monde. Ce rapport n’est pas qu’une manière d’être et d’agir. C’est une question délicate à laquelle nous allons tenter de répondre. À la fois parce qu’il a une infinité de « manière d’être au monde », elle-même dynamique selon nos affects, nos attachements mais aussi ceux des autres. N’oublions pas que nous sommes « nous mêmes comme un autre » pour Paul Ricoeur mais surtout, « nous sommes ce qui nous lie » selon Gilbert Simondon. Les travaux que nous développons actuellement en géographie de la relationalité proposent une lecture holistique des territoires ou l’espace, y compris l’espace de jeu, est le réceptacle, l’arène des relations de pouvoir, des affects et des attachements qui façonnent, contraignent et / ou permettent les conditions de cohabitation potentielle entre toutes les entités, humaines et autres qu’humaines au sein d’un territoire.


Rencontres nationales "Jeux et enjeux" 2026

Le colloque « Jeux et enjeux » est un colloque scientifique transdisciplinaire portant sur les jeux sérieux et la simulation participative. Il constitue un espace de rencontre, de partage et de dialogue entre praticiens d’horizons variés : acteurs des territoires, professionnels et/ou spécialistes du jeu, chercheurs, enseignants (primaire-secondaire-supérieure), étudiants.

La 5ᵉ édition de ces Rencontres, qui s’est tenue à Dijon du 10 au 12 juin 2026, a traité en particulier de l’expérimentation sur, dans ou avec les territoires, avec des accents spécifiques portés à la conception des jeux et à ses objectifs, ainsi qu’aux apprentissages et transferts.
Une table ronde a été organisée dans ce cadre pour discuter de cas concrets d’utilisation des jeux sérieux pour sensibiliser différents publics aux enjeux de transition écologique. Le jeu ClimaSTORY® ainsi que la démarche « Chaleur actuelle » (Grenoble Alpes Métropole), mis en avant dans ce numéro de Repères, ont été présentés à cette occasion.


Ressources


Pour aller plus loin / Webographie


Remerciements : Anne-Laure Benoit, Bastien Dalmasso, Anne Jégou, Damien Marage, Jean-Philippe Pierron, Léna Raviol.

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