- Paroles d'acteurs : " La transition : c'est quoi pour vous ? "
- Laure Darphin, agroécologue, la Ferme de Bâlon (Gerland, 21)
2020
-
Comment percevez-vous cette transition dans votre activité professionnelle, notamment en termes de changement du modèle agricole vers de l’agroécologie ?
La transition écologique vers un nouveau modèle agricole est plus qu’urgente. Par conviction, j’ai conçu mon activité comme une ferme agroécologique, bio et diversifiée, allant à l’encontre du modèle classique de Plaine de Saône. Mon installation a été un combat avec mes confrères agriculteurs, les institutions agricoles et les établissements bancaires. En effet, les nima - « non issu du monde agricole » - se heurtent à la méfiance de la profession agricole devant des structures alternatives, ce qui rend l’achat de surfaces et l’installation compliqués.
Pourtant, le modèle agricole conventionnel s’effrite sur plusieurs plans. Il n’a plus de viabilité économique : beaucoup d’exploitations agricoles sont en survie, voire en limite de dépôt de bilan ; je vois des fermes tellement grandes qu’elles ne sont plus transmissibles économiquement ; la relève générationnelle n’est plus assurée, devant la dureté du travail et son image sociale. Certains agriculteurs, qui n’arrivent pas à vendre leur ferme et ne veulent pas la morceler, se tournent à présent vers un autre modèle type Terre de liens. Dans le Châtillonais, par exemple, 240 hectares en culture ont été repris par le fils de l’exploitant dans le cadre d’un collectif.
Plusieurs facteurs peuvent ainsi contribuer à cette transition. Au niveau institutionnel, les réglementations contraignantes, comme l’établissement de zone de protection des captages d’eau potable ou l’interdiction d’arrachage des haies et du retournement des prairies, participent au changement de pratiques. Le citoyen a aussi le pouvoir de faire changer les choses, par des choix stratégiques pour son alimentation, son cadre de vie. La perte de fertilité des sols pose question de plus en plus à la profession agricole qui se tourne vers des itinéraires techniques alternatifs pour revenir vers un sol nourricier, le grand défi des 30 prochaines années.
Dans quelle mesure les ateliers pédagogiques que vous menez contribuent à cette transition ?
L’animation pédagogique que je réalise avec des scolaires suit trois volontés : recréer le lien entre l’être humain et la nature, rétablir le respect envers le vivant et expliquer son fonctionnement. J’ai observé une réelle déconnexion avec la nature et la Terre. Or, plus l’être humain est déconnecté, moins il va être capable de comprendre, et de vivre avec le vivant sans posture de consommateur. L’être humain pense que la planète est à son service, qu’il a le droit de prendre et que grâce à cela, il sera riche. Or, plus on est proche de la nature, plus on se sent « petit ». Se reconnecter à la nature aide à trouver sa place au sein de cette planète Terre. Ce lien apporte l’émerveillement et l’admiration des publics, et cela me nourrit.
La transition défend un axe d’égalité homme femme : quel est votre regard sur ce sujet, compte tenu de votre parcours dans le monde de l’agriculture ?
Ne pas venir du monde agricole et être une femme a clairement accentué mes difficultés à établir mon exploitation. Nous avons été deux femmes la même année à intégrer les réunions des institutions agricoles, assemblées entièrement masculines. Nous avons demandé des aménagements d’horaires pour tenir compte de nos obligations familiales. Les réactions initiales ont été « amusées », mais six mois après, cette pratique est devenue automatique.
J’ai fait front et je peux sentir ce qui est en train de changer : par exemple, les femmes d’agriculteurs, plutôt axées sur les travaux comptables, de vente directe, de gestion du foyer, participent de plus en plus aux travaux agricoles. De plus en plus de mes collègues agriculteurs me saluent et respectent mon travail. Se battre contre les gens ne sert à rien. Ma philosophie est de montrer l’exemple. Je fais ce qui me semble juste, comme je le sens. Si je me trompe, j’aurais essayé ; si je réussis, j’aurais semé des graines.
Laure Darphin, agroécologue, la Ferme de Bâlon (Gerland, 21), www.fermedebalon.com
Crédit photo : Paulina Neidhart
Septembre 2020 - Interview réalisée par Pascale Repellin et Valérie Trivier (Alterre), dans le cadre de Repères n° 81